Des vaches grasses aux vaches maigres

Des vaches grasses aux vaches maigres

La danse des millions (ou vaches grasses, comme on l’appelait aussi) que certains secteurs de la société cubaine ont vécue pendant la Première Guerre mondiale semblait éternelle. Le prix du sucre monta, il y eut une orgie de dépenses, des emprunts furent contractés sur la future récolte de sucre et les grandes dépenses joyeuses continuèrent. L’année 1920 commença avec d’excellents présages: 22 ½ cents la livre en mai! Cependant le moment du grand crash suivit. Les vaches maigres.

Le boom du sucre avait encouragé les investissements dans ce secteur, de sorte qu’en 1919 il y avait 209 usines sucrières à Cuba, dont 68 seulement des États-Unis, mais ces dernières en produisaient plus de 50% du sucre de canne de Cuba. Il est donc évident que les usines les plus efficaces et dotées de la plus grande capacité de production étaient américaines. Les États-Unis dominaient ainsi ce domaine fondamental de l’économie cubaine.

La domination croissante de l’industrie sucrière par le capital monopoliste américain s’est accompagnée de la croissance des grandes propriétés aux mains de ces investisseurs. Les sucreries sont allées de pair avec l’acquisition de terres pour la culture de la canne à sucre, de sorte que des entreprises sont arrivées à posséder des milliers de caballerias de terres.

Les ventes de sucre avaient augmenté de façon notable pendant la guerre, mais Cuba vendait à des prix contrôlés pour contribuer à la conflagration; cependant, lorsque la paix a été signée, ces contrôles ont cessé et les États-Unis n’ont pas négocié l’achat global de la récolte suivante. Dans cette circonstance, il y a eu une vague spéculative qui a rapidement déclenché le prix du sucre. Bien que l’on ne s’attendait pas à ce que les 22 cents pour la livre, au mois de mai, se maintiennent, on a estimé qu’il y aurait eu un prix moyen d’au moins 15 cents, de sorte que des prêts ont été contractés sur cette base. L’association des propriétaires fonciers cubains a créé une commission de vente qui a retenu le produit pour provoquer la hausse des prix, mais les États-Unis ont pris une autre décision: acheter, de toute urgence, auprès d’autres fournisseurs.

D’autre part à la fin de la guerre, le transport et la production mondiale de sucre se sont normalisés, et encouragés par les prix, ont même augmenté vertigineusement. C’est àinsi que la vague spéculative qui avait suivi la fin de la guerre aurait rapidement disparu: les marchés se sont saturés et le prix a commencé à baisser rapidement à partir de juin. En septembre, il était de neuf cents, en octobre de six et en décembre de trois. Une crise économique très forte était présente.

La crise d’après-guerre a eu un tel impact que la balance commerciale s’est avérée défavorable pour Cuba à près de moins 80 000 000 pesos en 1921.

La baisse rapide des prix du sucre a déclenché une réaction en chaîne, notamment dans le secteur bancaire: les déposants se sont rassemblés pour retirer leurs dépôts, les banques ont exigé le remboursement de leurs prêts et les débiteurs n’ont pas pu rembourser leurs dettes. Le 6 octobre, il y a eu une panique bancaire et le chaos était tel que le 10 octobre, le gouvernement a décrété un moratoire bancaire, qui a été prolongé du 1er décembre au 31 janvier.

L’effet de cette crise a été la faillite des banques au mois de mars et, en mai, la fermeture de la plupart des banques cubano-espagnoles. Le suicide de José López Rodríguez, un Espagnol connu sous le surnom de «Pote», propriétaire de la soi-disant Banque Nationale, a symbolisé ce terrible moment.

Cette crise touchait une population qui était passée d’un peu plus de 1 500 000 habitants en 1899 à 2 889 000 en 1919, avec une forte insertion d’immigrants espagnols, antillais et d’autres régions dans une moindre mesure, ce qui compliquait l’ensemble des contradictions au sein de la société. La frustration et les conflits sociaux se sont manifestés, entre autres symptômes, par la croissance du taux de suicide, qui en 1922 est devenu le plus élevé du monde avec 400 par million d’habitants, ainsi que par l’augmentation progressive de la criminalité, avec un taux d’homicides de 32 pour 100 000 habitants en 1920.

La crise de 1920 à 1921, initiée par la baisse des prix du sucre, a marqué de manière indélébile la société cubaine. Aucun épisode de l’histoire économique de Cuba n’a été aussi dramatique, désastreux et complexe que celui-ci. Même si on pouvait le comparer, dans le temps, à la période spéciale survenue à la fin du 20ème siècle.

La situation de l’industrie sucrière avait provoqué la crise de l’économie cubaine dans son ensemble, mettant en évidence les problèmes de la structure économique et, par conséquent, sa faiblesse, mais elle a également achevé la subordination au capital nord-américain.

Une période très conflictuelle commençait pour l’économie cubaine, soumise à la mono-production et à la mono-exportation de sucre, dépendante d’un marché qui cessait de croître pour le sucre cubain. Ce serait un grand problème à résoudre pour les différentes forces de la société cubaine de l’époque.

Quelques décennies plus tard, l’association stratégique de la Révolution cubaine à l’U.R.S.S représenterait un nouveau moment très florissant pour l’industrie sucrière du pays, dans des circonstances bien différentes. Les nouvelles infrastructures économiques se sont cependant effondrées à nouveau dans les années 1990, avec la disparition des pays socialistes de l’Europe de l’est.

Le temps des vaches maigres était revenu … et cela semblerait, depuis lors, durer éternellement.

Merci à René López Zayas
 Et Rebellecuba pour cette recette

Leave a Reply